Le "modèle Spotify" est souvent présenté comme la solution miracle de l’agilité à l’échelle.
Pourtant, Spotify ne l’a jamais pensé comme un cadre à répliquer.
Ce n’est pas un framework, ce n’est pas une méthode, c’est une photographie de leur organisation à un moment donné, rien de plus.
Si ce modèle est devenu iconique, c’est parce qu’il apporte des images fortes avec des squads autonomes, des tribus orientées produit, des guildes qui partagent les pratiques.
Dans cet article, je vous propose de clarifier ce qu’est réellement le modèle Spotify, de le comparer brièvement à SAFe pour comprendre leurs différences de nature.
Puis je vais vous partager mon expérience dans un groupe de 500 personnes où nous avons appliqué une version adaptée, ce que j’appelle "Spotify++".
Le modèle Spotify
Commençons par poser ce que l’on entend par « modèle Spotify », souvent mal retenu ou caricaturé.
Le "modèle Spotify" désigne l’organisation décrite publiquement par Spotify autour de concepts tels que squads, tribes, chapters et guildes.
Importante précision, il ne s’agit pas d’un framework prescriptif ou d’un mode d’emploi standardisé. Mais d’une série d’expériences et d’évolutions observées chez Spotify à un moment donné.
Spotify a présenté cette architecture comme une collection d’idées pour favoriser autonomie, alignement par culture et innovation rapide et non pas comme une recette magique.

Concrètement :
- Une squad ressemble à une petite équipe produit autonome responsable d’un périmètre fonctionnel.
- Une tribe agrège plusieurs squads travaillant pour le même produit ou domaine.
- Les chapters sont des regroupements fonctionnels (ex. backend, QA) censés préserver l’expertise et la montée en compétence.
- Les guildes sont des communautés transverses ouvertes, dédiées au partage des pratiques (ex. sécurité, testing, UX).
L’intention initiale est d’obtenir à la fois autonomie locale (squads) et partage transverse (chapters/guildes), porté par une culture forte plutôt que par une gouvernance lourde.
Spotify fournit des idées puissantes pour la culture produit et l’autonomie. Mais il n’a jamais délivré un manuel strict.
S’inspirer de Spotify demande une adaptation au contexte réel de l’entreprise.
Pourquoi le mythe existe et quels sont les risques d’une application naïve
Comprendre le mythe évite d’appliquer Spotify strictement.
Le modèle a acquis un statut quasi mythologique parce qu’il propose une image séduisante :
- petites équipes autonomes,
- innovation rapide,
- esprit startup à grande échelle.
Le risque est d’appliquer ces concepts sans ajustement comme copier la terminologie (tribe/squad) sans penser alignement stratégique ni gouvernance produit.
Ce qui conduit souvent à un morcellement où chaque équipe défend ses priorités locales.
Sans dispositifs de coordination, les dépendances, la dette technique et le pilotage transverse s’effondrent.
Dans ce contexte, le Target Operating Model (TOM) est crucial.
Il permet de structurer un modèle opérationnel complet autour d’une organisation agile.
Il explique comment relier structure, rôles et flux de valeur pour réussir une transformation d’envergure.
Spotify vs SAFe : deux logiques différentes
Après avoir vu Spotify, il est intéressant de le rapprocher de SAFe, le framework à l’échelle le plus utilisé au monde (> 55%).
SAFe est un framework prescriptif conçu pour relier stratégie et exécution à grande échelle. Il propose des artefacts, des rôles et une cadence (PI Planning, ART, Program Board) pensés pour la prévisibilité et la visibilité inter-équipes.
Spotify mise sur la culture, l’autonomie, l’expérimentation. SAFe mise sur la synchronisation, la visibilité des dépendances et la responsabilisation au niveau programme/portfolio.
Spotify favorise l’autonomie et la modularité produit.SAFe sécurise le transverse et la planification à cadence.
Plutôt que de choisir l’un ou l’autre, de nombreuses organisations gagnent à hybrider. C'est-à-dire utiliser Spotify pour structurer les équipes autour du produit et SAFe pour cadrer la coordination inter-produits.
Cette hybridation est l’idée centrale du "Spotify++" que nous avons mis en œuvre dans un groupe de 500 personnes...
Le tableau suivant vous aide à mieux visualiser ces différences de logique entre Spotify et SAFe :
Élément | SAFe | Spotify | Hybridation "Spotify++" |
|---|---|---|---|
Logique | Prescriptif, structurant, très utilisé (> 55%). | Culture, autonomie, expérimentation. | Combiner structure + autonomie. |
Objectif | Relier stratégie et exécution à grande échelle. | Favoriser l'innovation et la modularité produit. | Produit guidé par Spotify, Transverse guidé par SAFe. |
Forces clés | Synchronisation, dépendances visibles, cadence (PI, ART, Program Board). | Autonomie, modularité, dynamique d’équipe. | Coordination inter-produits + équipes produit autonomes. |
Usage idéal | Prévisibilité et visibilité multi-équipes. | Agilité culturelle et ownership produit. | Grandes organisations cherchant équilibre (ex. groupe 500 pers.) |
Spotify++ : Cas pratique d’hybridation Spotify et SAFe
Le cas décrit ci-dessous concerne un groupe d’environ 500 personnes, historiquement organisé en silos fonctionnels et commandé par une hiérarchie pyramidale.
Les projets étaient gérés en empilage de fiches Jira par « produit », sans alignement transverse.
Le constat était simple : les squads ou équipes produit étaient « bouffées » par les priorités locales, au détriment des besoins transverses (plateforme, conformité, intégrations).
Les initiatives locales semblaient efficaces individuellement, mais produisaient des blocages collectifs et un manque de visibilité sur les dépendances.
Sans parler des rivalités entre équipes qui se battaient pour imposer leurs solutions techniques au reste du groupe.
1) Pourquoi nous avons retenu le modèle Spotify (et ce que nous avons adapté)
Nous avons choisi Spotify pour sa clarté organisationnelle, soit un modèle matriciel facile à expliquer et à comprendre par l’organisation.
L’idée était d’obtenir :
- un produit = une tribu,
- des squads pour répartir les features,
- et des guildes pour diffuser les pratiques.
Toutefois, la direction a refusé les chapters et surtout les chapter leads au sens manager/faiseur, parce que le concept était trop éloigné de la culture en place.
Et parce qu’elle ne souhaitait pas bouleverser non plus le management existant.
Nous avons donc établi une variante avec :
- un Product Manager responsable du produit et des ressources métier (Business Analyst)
- et un Technical Manager responsable des décisions et des ressources techniques (Dev, QA...)
Pour pallier le manque de chapter, nous avons ajouté des guildes transverses pour partager les pratiques techniques ou fonctionnelles.
Ce choix répondait aux contraintes politiques et culturelles du groupe.
2) Comment nous avons hybridé avec SAFe pour le transverse
L’objectif était de garder l’autonomie tout en pilotant les dépendances.
Le modèle Spotify seul s’est avéré insuffisant pour piloter des chantiers transverses.
Nous avons donc intégré un artefact SAFe, le Program Board, pour recenser les dépendances, planifier les chantiers transverses et les suivre régulièrement.
Le processus se composait de trois temps simples :
- Planification transverse courte (mini PI Planning de 4H). Lors du mini-kick-off, les squads exposaient les chantiers transverses et identifiaient les dépendances. Tout le travail était matérialisé dans un Program Board.
- Points de synchronisation hebdomadaires (1H). Les points hebdo servaient à ajuster, lever les blocages et arbitrer les priorités mineures.
- Revues rétrospectives mensuelles (1H). Les revues mensuelles permettaient d’évaluer l’impact, de recalibrer la roadmap et de réaffirmer les engagements.
Cette cadence légère nous donnait de la réactivité et évitait la lourdeur d’un planning rigide tout en donnant la visibilité nécessaire aux parties prenantes.
Elle nous permettait aussi d’éviter un PI Planning de 2 jours qui faisait frémir la direction.
Ce schéma a permis de préserver l’autonomie locale des squads tout en assurant la livraison des chantiers transverses.
Le Program Board n’a pas rigidifié les squads et il a permis aux Product Managers de voir l’impact des priorités locales sur la trajectoire transverse.

3) Rôles et responsabilités dans Spotify++
Dans Spotify++ nous avons formalisé trois familles de responsabilités.
Les squads restaient autonomes pour le delivery quotidien. Elles étaient responsables de la qualité et des choix d’implémentation dans leur périmètre.
Le Product Manager portait la vision produit, priorisait le backlog produit et arbitrait les demandes métier.
Le Technical Manager gérait l’architecture, la dette technique et la montée en compétence des Développeurs/QA.
Les guildes facilitaient la montée en compétence transverse, mais n’avaient pas d’autorité hiérarchique.
Le Program Board fédérait la décision sur les chantiers transverses avec la présence des Product Managers et des responsables transverses.
Dans notre transformation, nous avons aussi redéfini tous les rôles de l’IT pour coller à notre nouvelle organisation.
- Les chefs de projet sont devenus Scrum Master ou Product Owner en fonction de leurs appétences, mais avec la perte de tout pouvoir managérial.
- Les directeurs de projets sont devenus Product Manager ou Technical Manager.
- Au sein des équipes, nous avions toujours des Business Analyst, des Développeurs et Quality Assurance, mais à des niveaux Juniors, Experts et Leaders.
Le tableau ci-dessous en présente la synthèse :
Product Name | Availability |
|---|---|
Squads | Autonomie sur le delivery quotidien ; Responsabilité de la qualité ; Choix d’implémentation dans leur périmètre. |
Product Manager | |
Technical Manager | Pilote l’architecture ; Gère la dette technique ; Développe les compétences des devs/QA. |
Guildes | Facilitent la montée en compétence transverse ; sans autorité hiérarchique. |
Program Board | Fédère la décision sur les chantiers transverses ; Réunit Product Managers et responsables transverses. |
Chefs de projet (transformés) | Deviennent Scrum Master ou Product Owner, selon appétences ; perte de tout pouvoir managérial. |
Directeurs de projets (transformés) | Deviennent Product Manager ou Technical Manager. |
Équipes IT (composition) | Business Analyst, Développeurs, QA aux niveaux Junior, Expert, Leader. |
4) Résultats obtenus et limites observés
Faisons maintenant un bilan honnête sur ce qui a marché et ce qui restait à améliorer.
Les effets positifs ont été clairs :
- meilleure visibilité sur les dépendances,
- réduction des conflits entre priorités locales et transverses,
- amélioration du time-to-market sur les chantiers multi-produits.
Les squads ont gagné en autonomie et la gouvernance transverse a cessé d’être subie.
Cependant, certaines limites persistaient comme la discipline de priorisation qui demeurait exigeante et la gouvernance qui nécessitait un effort constant de communication.
La perte de fonction managériale pour les anciens chefs de projet a généré quelques tensions, mais avec un peu de pédagogie et de patience, le concept a été accepté unanimement.
L’absence de Chapter Leads a créé des défis en matière d’évolution de carrière technique qui ont dû être gérés via les Technical Managers et des parcours de montée en compétence formalisés.
Mais le plus gênant, c’était que dans les grandes Tribus, le Technical Manager devait parfois gérer la carrière de plus de 40 personnes. Ce qui était trop important pour conserver une proximité avec les équipes.
5) Recommandations pragmatiques pour qui veut s’en inspirer
Si vous souhaitez reprendre Spotify, conservez l’idée d’autonomie, mais structurez aussi la coordination.
Clarifiez dès le départ qui décide quoi et comment remonter les dépendances.
Installez un artefact simple pour la synchronisation transverse (mini-PI / Program Board) et gardez une cadence courte pour éviter l’asphyxie des priorités locales.
Ne négligez pas les parcours de carrière technique si vous retirez les Chapter Leads, car les talents ont besoin de repères.
Enfin, la culture compte, mais la gouvernance aussi, alors ne négligez aucune des deux.
6) Le tableau récapitulatif
Le tableau ci-dessous synthétise l’hybridation réalisée dans le cadre du modèle Spotify++.
Il met en lumière :
- ce que nous avons conservé de l’approche originelle de Spotify,
- ce que nous avons emprunté à SAFe pour renforcer la coordination transverse
- et comment ces deux logiques ont été fusionnées pour créer un cadre adapté à notre contexte organisationnel.
L’objectif est de fournir une vue d’ensemble claire des choix opérés et des compromis pragmatiques qui permettent de concilier autonomie des équipes et visibilité transverse.
Élément | Ce que Spotify apporte | Ce que SAFe apporte | Ce que Spotify++ retient |
|---|---|---|---|
Structure d’équipes | Autonomie produit (squads/tribes) | ART / niveaux programmatiques | Tribes + squads, autonomie préservée |
Coordination transverse | Culture & guildes | Program Board, PI Planning | Mini-PI (Program Board) pour les dépendances |
Rôles | Product Manager informel, notions de chapters/guildes | Rôles définis et responsabilités claires | Product Manager + Technical Manager + guildes |
Cadence | Souple, orientée expérience produit | Cadenced planning, rituels formels | Kickoff transverse + suivi hebdo + revues trimestrielles |
Risques | Autonomie sans visibilité | Rigidité si mal appliqué | Nécessite discipline de priorisation et gouvernance légère |
Conclusion
Le « modèle Spotify » est une source d’inspiration puissante, surtout pour améliorer l’autonomie et la culture produit.
Cependant, appliqué sans garde-fous, il peut accélérer le morcellement des priorités et faire disparaître la visibilité transverse.
En combinant la modularité et la culture de Spotify avec quelques artefacts de SAFe, principalement pour la visibilité et la planification des dépendances, on accède à un compromis pragmatique : Spotify++.
Cette version préserve l’autonomie des équipes tout en assurant la livraison coordonnée des chantiers inter-produits.
Pour réussir, le nerf de la guerre reste la clarté des responsabilités, une cadence adaptée de synchronisation et une gouvernance légère, mais persistante.








