Il y a quelques années, parler d’agilité suffisait presque à redonner de l’élan à une organisation.
Les équipes y voyaient une promesse : plus d’autonomie, plus de sens, plus de maîtrise sur leur travail.
Les managers espéraient de la vitesse, de la visibilité, une meilleure capacité à s’adapter.
Aujourd’hui, le mot continue d’être omniprésent mais l’enthousiasme a souvent disparu.
À la place, on observe autre chose : une fatigue diffuse, un désengagement progressif, parfois même une forme de cynisme collectif.
Cet article explore pourquoi une intention vertueuse peut produire l’effet inverse. Nous décrirons d’abord la fatigue telle qu’elle se manifeste, puis ses causes structurelles.
Enfin, nous proposerons une grille de lecture et des leviers d’action basés sur la pyramide de Lencioni.
Quand l’agilité devient source de fatigue
La fatigue agile ne se manifeste pas par un rejet frontal. Elle est plus insidieuse.
- Les rituels ont lieu, les boards sont à jour, les sprints s’enchaînent, mais quelque chose s’est cassé.
- Les équipes font « ce qu’il faut », sans vraiment y croire.
- Les Daily deviennent mécaniques.
- Les rétrospectives tournent en rond.
- Les engagements de sprint sont souvent respectés, mais personne ne se sent fier du résultat.
Sur le terrain, cette fatigue se traduit souvent par des signaux faibles.
- Une équipe qui ne propose plus d’améliorations.
- Des développeurs qui exécutent sans discuter.
- Des Product Owners qui empilent des items sans véritable arbitrage.
- Des Scrum Masters qui passent plus de temps à défendre le cadre « by the book » qu’à accompagner les personnes.
Rien de spectaculaire, mais une lente érosion de l’énergie collective.
Ce qui frappe, c’est que ces situations apparaissent fréquemment dans des organisations qui se disent « agiles depuis longtemps ».
Ce n’est pas l’absence d’agilité qui fatigue, c’est sa répétition sans transformation réelle.
L’agilité devient une couche supplémentaire sur un système inchangé et ce décalage finit par user tout le monde.
L’agilité au forceps
Dans beaucoup d’organisations, l’agilité a été introduite comme une réponse rapide à un problème de performance ou de delivery.
Trop de retards, trop de projets en échec, trop de tensions entre IT et métiers.
Le raisonnement est souvent le même : « On va passer en agile, ça ira mieux. »
Le problème, c’est que cette décision est rarement accompagnée d’une remise en question profonde du mode de pilotage, de la gouvernance ou de la relation au travail.
J’ai vu des équipes à qui l’on demandait d’être autonomes tout en validant chaque décision en comité.
Des Product Owners responsables du backlog mais sans pouvoir réel sur les priorités.
Des sprints imposés dans des contextes où les interruptions étaient constantes.
Officiellement, l’agilité était là. Dans les faits, elle fonctionnait sous contrainte permanente.
C’est ce que j’appelle l’agilité au forceps. Elle ne s’installe pas parce que l’organisation est prête, mais parce qu’elle est décidée.
On applique les pratiques sans créer les conditions qui leur donnent du sens.
Et comme les résultats attendus ne sont pas au rendez-vous, on renforce le cadre au lieu de questionner le système.
Plus de rituels, plus de reporting, plus de règles.
C’est souvent à ce moment-là que la fatigue commence.
Quand les pratiques deviennent un rituel vide
À force d’être imposée, l’agilité glisse parfois vers ce que l’on appelle le cargo cult.
Le terme vient de l’anthropologie : des populations reproduisaient des gestes observés chez les Occidentaux en espérant voir revenir des avions chargés de marchandises.
Dans l’agilité, le mécanisme est similaire.
On reproduit les formes visibles comme les cérémonies, les artefacts, le vocabulaire en espérant obtenir les bénéfices, sans en comprendre ou en accepter les fondements.
Les équipes font des Daily parce qu’il faut en faire. Elles découpent des User Stories parce que « c’est ce que font les bonnes équipes ».
Elles estiment en story points sans que personne n’utilise réellement ces estimations ou bien les convertissent implicitement en heures.
Tout est là, mais rien ne circule. L’intention a disparu, remplacée par la conformité.
Lorsqu’on confond le cadre avec l’objectif, on fabrique des systèmes qui fonctionnent en surface mais s’effondrent intérieurement.
Et ce sont les équipes qui en paient le prix.
Le désengagement comme mécanisme de protection
Face à cette situation, le désengagement n’est pas une faiblesse, mais c’est souvent un mécanisme de protection.
Quand une équipe comprend qu’elle n’a pas de prise réelle sur son travail, que les décisions importantes se prennent ailleurs, que les rituels n’ont aucun impact, elle apprend à se préserver.
Elle fait le minimum attendu, sans s’exposer.
On observe alors une posture très particulière :
- Les équipes continuent de livrer, parfois même correctement, mais sans investissement émotionnel.
- Les débats disparaissent.
- Les désaccords sont évités.
- La créativité s’étiole.
Et paradoxalement, cela rassure parfois le management car il y a moins de conflits, moins de vagues.
Jusqu’au jour où un incident majeur survient, révélant brutalement la fragilité du système.
C’est à ce stade que beaucoup d’organisations parlent de « manque d’engagement » ou de « résistance au changement ».
Rarement elles interrogent le cadre qu’elles ont elles-mêmes construit.
Ce qui se joue vraiment sous la surface
Pour comprendre la fatigue agile, il faut accepter de regarder au-delà des pratiques visibles.
Ce qui s’érode n’est pas la capacité des équipes à faire du Scrum ou du Kanban, mais la qualité du lien entre les personnes, la confiance qu’elles peuvent accorder au système et la sécurité perçue pour s’y engager pleinement.
C’est à ce niveau que certains modèles deviennent éclairants comme des grilles de lecture de ce qui dysfonctionne en profondeur.
La pyramide de Patrick Lencioni est particulièrement utile dans ce contexte, car elle décrit moins une mécanique de performance qu’une dynamique humaine.
Côté « pyramide rouge », elle met en lumière les symptômes typiques des équipes fatiguées par une agilité imposée ou vidée de son sens.

Lorsque la confiance est absente, les individus se protègent. Ils évitent la confrontation, non par manque d’opinion, mais parce qu’exprimer un désaccord est perçu comme risqué.
Cette peur du conflit sain conduit mécaniquement à une absence d’engagement réel puisque les décisions sont acceptées en surface, mais rarement portées avec conviction.
À partir de là, la responsabilisation devient artificielle, chacun restant dans son périmètre pour éviter l’exposition.
La focalisation sur les résultats finit par disparaître au profit d’objectifs individuels ou locaux, souvent dictés par des indicateurs plus que par la valeur réelle.
Dans beaucoup de transformations agiles « fatiguées », cette pyramide rouge est une conséquence logique du système en place :
- On demande de l’engagement sans avoir construit la sécurité psychologique nécessaire.
- On prône la transparence tout en sanctionnant les mauvaises nouvelles.
- On parle d’autonomie tout en conservant des mécanismes de contrôle hérités d’un autre modèle.
La démarche pour sortir de la fatigue agile
Après avoir mis en lumière les causes de dysfonctionnement à travers la pyramide rouge, une question devient incontournable :
« Que fait-on concrètement pour rétablir le moral et l’énergie des équipes, sans rajouter une couche de process ? »
La pyramide verte ne fournit pas une méthode clé en main, mais elle décrit une trajectoire possible de rétablissement, à condition de la traduire en actes observables.
1) Bâtir la confiance par des actes concrets
Tout commence par la confiance.
Non pas comme une valeur affichée sur le mur de la cafétéria entre les photos du dernier Team Building. Mais comme une expérience vécue au quotidien.
Dans une équipe, la confiance ne se décrète pas, elle se prouve. Un exemple très simple consiste à garantir la liberté d’expression constructive.
Si quelqu’un dans l’équipe remonte un problème, il ne faut pas qu’il soit convoqué dans les jours qui suivent par le manager qui lui reproche de « pourrir l’ambiance ».
Il faut que les remarques soient accueillies comme l’expression d’un mal-être qu’il convient de traiter.
Autre exemple, il ne faut pas non plus que les problèmes remontés en rétrospective disparaissent dans un compte-rendu oublié.
Lorsque des irritants sont identifiés, qu’un engagement est pris, puis que l’équipe constate concrètement, sprint après sprint, que ces sujets sont traités et que leur résolution est visible, c’est seulement à ce moment que l’équipe réalise que parler sert à quelque chose.
À l’inverse, des rétrospectives répétées sans suite installent un cynisme profond et durable.
2) Oser une confrontation saine et utile
Cette confiance rend alors possible la confrontation saine.
Dans les équipes que j’ai vues sortir progressivement de la fatigue agile, cela passe souvent par la mise en place d’indicateurs réellement partagés entre les équipes et la direction.
Pas des KPI imposés d’en haut, mais des indicateurs construits collectivement, compris par tous et suivis dans la durée.
Lorsque les équipes peuvent montrer leurs progrès, expliquer leurs difficultés et discuter ouvertement des écarts sans se justifier en permanence, le débat change de nature.
Il ne s’agit plus de se défendre, mais de comprendre ensemble.
La confrontation n’est plus vécue comme un risque personnel, mais comme un levier d’amélioration.
3) S’engager réellement dans des décisions discutées
À partir de là, l’engagement cesse d’être une posture de façade.
Les décisions ne sont plus simplement « validées » en réunion pour être contournées ensuite. Elles sont réellement discutées, parfois âprement, puis assumées collectivement.
On observe alors que les équipes acceptent plus facilement des décisions imparfaites, dès lors qu’elles ont été parties prenantes du raisonnement.
L’absence de consensus total n’est plus un problème, car la compréhension partagée remplace l’adhésion forcée.
4) Se tenir mutuellement responsables sans sur-contrôle
La responsabilisation mutuelle devient, elle aussi, plus naturelle lorsque le système cesse de tout contrôler.
Dans certains contextes, cela passe par la création de guildes ou de communautés de pratique transverses. Elles constituent des espaces volontaires où les personnes viennent harmoniser leurs pratiques, partager leurs difficultés et contribuer à des standards vivants.
Ces espaces redonnent une voix aux individus, valorisent l’expertise terrain et recréent un sentiment d’appartenance qui dépasse le cadre strict de l’équipe ou du sprint.
5) Redonner du sens au focus sur les résultats
Le focus sur les résultats, enfin, retrouve du sens lorsqu’il s’inscrit dans une dynamique collective et vivante.
Là encore, de petits ajustements peuvent avoir un impact fort.
Varier les formats de rituels, par exemple, permet de casser la lassitude installée par des cérémonies devenues mécaniques.
Certaines équipes choisissent d’introduire ponctuellement des serious games en rétrospective, d’autres organisent des revues « bazar » ou des forums ouverts où les sujets émergent librement, sans agenda figé.
Ces formats ne sont pas des gadgets mais ils redonnent de l’énergie, favorisent l’expression et rappellent que les rituels sont au service de l’apprentissage et non l’inverse.
Sortir de la fatigue agile ne passe donc ni par un nouveau framework, ni par un renforcement du cadre existant.
Cela passe par un retour aux intentions initiales et par une lecture honnête de ce que le système produit réellement.
- Pourquoi ces pratiques ont-elles été mises en place ?
- Quels comportements encouragent-elles aujourd’hui ?
- Lesquels inhibent-elles ?
- Et surtout, l’organisation est-elle prête à accepter les conséquences humaines de l’agilité qu’elle revendique ?
Dans cette perspective, la pyramide de Lencioni devient un repère précieux. Lorsqu’elle est soutenue par des actes concrets, elle régénère progressivement la confiance, l’engagement et la responsabilité collective.

Lorsqu’elle est contredite par le système, elle met en lumière une réalité plus dérangeante.
Ce n’est pas l’agilité qui fatigue les équipes, mais l’écart entre le discours et ce qu’elles vivent réellement au quotidien.
Comment situer une équipe dans la pyramide ?
On peut commencer par un questionnaire anonyme afin d’établir une référence initiale.
Quelques questions simples, alignées sur les étages de la pyramide, permettent de capter un ressenti collectif :
- capacité à dire les choses,
- qualité des désaccords,
- clarté des décisions,
- sentiment de responsabilité partagée,
- perception des résultats.
Ce premier éclairage est utile, à condition de ne pas le surinterpréter.
En effet, le véritable diagnostic se fait dans l’observation du travail réel.
1) Confiance
Le niveau de confiance se voit dans ce qui peut être dit sans crainte.
Quand certains sujets ne remontent jamais en rétro ou seulement en aparté, la base est fragilisée.
À l’inverse, quand les problèmes sont nommés, suivis et traités et que leur résolution est rendue visible, la confiance s’installe concrètement.
2) Confrontation saine
La confrontation saine s’observe dans les réunions.
Silence poli, faux consensus, décisions jamais vraiment débattues sont des signaux faibles.
Des échanges francs, parfois tendus mais centrés sur le travail, indiquent un étage plus solide.
3) Engagement
L’engagement se mesure après la décision.
Si les équipes appliquent sans y croire, contournent ou attendent des arbitrages permanents, l’engagement est faible.
S’il y a alignement dans l’action, même en cas de désaccord initial, il est réel.
4) Responsabilisation mutuelle
La responsabilisation mutuelle apparaît lorsque l’équipe se régule elle-même.
Quand les écarts sont traités collectivement, sans passer systématiquement par un rôle d’autorité, le fonctionnement est sain.
5) Focus sur les résultats
Enfin, le focus sur les résultats se lit dans les indicateurs choisis.
Des indicateurs imposés, peu compris ou purement déclaratifs nourrissent la fatigue.
Des indicateurs définis et reconnus à la fois par les équipes et la direction, suivis dans le temps et reliés à des décisions concrètes, redonnent du sens et permettent de constater les progrès.
L’enjeu n’est pas de « faire monter » artificiellement les équipes dans la pyramide, mais de créer les conditions pour qu’elles puissent s’y stabiliser.
Et cela relève bien plus des choix systémiques que d’un effort individuel des équipes.
Un tableau pour clarifier les dérives et les leviers
Le tableau suivant permet de faire le lien entre :
- les intentions agiles affichées,
- les dérives observées dans les organisations fatiguées,
- et ce que la pyramide de Lencioni invite à reconstruire en priorité.
Intention affichée | Ce qui se joue côté pyramide rouge | Levier de rétablissement pyramide verte |
|---|---|---|
Autonomie | Décisions centralisées, peur de l’erreur | Sécurité psychologique et confiance |
Transparence | Reporting défensif, mauvaises nouvelles filtrées | Confrontation saine et dialogue réel |
Engagement | Alignement de façade | Décisions discutées et assumées collectivement |
Responsabilisation | Chacun protège son périmètre | Responsabilité mutuelle explicite |
Performance | Indicateurs suivis sans sens | Focus partagé sur les résultats utiles |
Conclusion
La fatigue agile n’est pas un rejet de l’agilité, mais le signal qu’un système ne tient plus ses promesses.
Quand les équipes parlent sans être entendues, quand les décisions sont jouées d’avance, quand les rituels s’enchaînent sans impact, le désengagement devient logique.
La pyramide de Lencioni permet de lire ce décalage simplement :
- sans confiance réelle, l’engagement est factice ;
- sans confrontation saine, les décisions ne sont pas portées ;
- sans responsabilité partagée, les résultats perdent leur sens.
Sortir de la fatigue agile ne consiste pas à en faire plus, ni à durcir le cadre.
Il s’agit souvent de ralentir, simplifier, retirer ce qui est devenu mécanique et accepter de traiter les sujets inconfortables que l’agilité révèle.
La vraie question n’est pas « appliquons-nous bien l’agilité ? », mais « sommes-nous prêts à assumer ce qu’elle met en lumière ? »








